La chasse aux pommes


Voici une lecture analytique de l'extrait des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, "La chasse aux pommes", réalisée en classe de 1ère en français dans le cadre de la séquence "La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation" portant sur le thème de la mauvaise foi.


Introduction:

Rousseau (1712-1778): philosophe, auteur du Discours sur les origines et les fondements des inégalités parmi les Hommes (1755), collaborateur de l'Encyclopédie. Il écrit notamment, en 1761, son roman romantique, La Nouvelle-Héloïse, et en 1776, Les rêveries du promeneur solitaire, qui est une oeuvre de maturité. Les Confessions sont publiées en 1782 à titre posthume . Il s'agit d'une autobiographie à la manière de St Augustin, qui est le premier à initier le genre autobiographique. Dans cette oeuvre, Rousseau justifie ses actes de sa vie alors qu'il est très controversé.


Situation/Présentation: L'extrait est situé au début de l'oeuvre, durant son enfance, alors qu'il est employé chez un maître violent. Il y présente le vol de la pomme et ses répercussions.


Lecture: Je vais maintenant procéder à la lecture du texte:

"Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la fois, est celui d'une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes étaient au fond d'une dépense qui, par une jalousie élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j'étais seul dans la maison, je montai sur la may pour regarder dans le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher. J'allai chercher la broche pour voir si elle y pourrait atteindre: elle était trop courte. Je l'allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon maître aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès; enfin je sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très doucement: déjà la pomme touchait à la jalousie, j'étais prêt à la saisir. Qui dira ma douleur? La pomme était trop grosse, elle ne put passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je point en usage pour la tirer! Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la soutenir. A force d'adresse et de temps je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces l'une après l'autre: mais à peine furent-elles séparées, qu'elles tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction.

Je ne perdis point courage; mais j'avais perdu beaucoup de temps. Je craignais d'être surpris; je renvoie au lendemain une tentative plus heureuse, et je me remets à l'ouvrage tout aussi tranquillement que si je n'avais rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposaient contre moi dans la dépense. Le lendemain, retrouvant l'occasion belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j'allonge la broche, je l'ajuste; j'étais prêt à piquer... Malheureusement le dragon ne dormait pas: tout à coup la porte de la dépense s'ouvre; mon maître en sort, croise les bras, me regarde, et me dit: "Courage!"... La plume me tombe des mains. Bientôt, à force d'essuyer de mauvais traitements, j'y devins moins sensible; ils me parurent enfin une sorte de compensation du vol, qui me mettait en droit de le continuer. Au lieu de retourner les yeux en arrière et de regarder la punition, je les portais en avant et je regardais la vengeance. Je jugeais que me battre comme fripon, c'était m'autoriser à l'être. Je trouvais que voler et être battu allaient ensemble, et constituaient en quelque sorte un état, et qu'en remplissant la partie de cet état qui dépendait de moi, je pouvais laisser le soin de l'autre à mon maître. Sur cette idée je me mis à voler plus tranquillement qu'auparavant. Je me disais: Qu'en arrivera-t-il enfin? Je serai battu. Soit: je suis fait pour l'être."


Problématique: Comment, grâce à la mauvaise foi, Rousseau parvient-il à justifier ses fautes?

Plan:

I. Un vol, une glorieuse épopée

1) Un récit vif racontant une anecdote marquante

2) Un long récit épique

3) Un personnage héros de son épopée


II. Victimisation de soi-même

1) Un maître injuste

2) Un maître tyrannique et violent

3) La punition inévitable


III. Justification par la mauvaise foi

1) Traité comme un voleur signifie en être un

2) Ne pas se repentir mais se venger

3) Des confessions subjectives



I. Un vol, une glorieuse épopée

1) Un récit vif racontant une anecdote marquante

anecdote: histoire qui l'a marqué personnellement

analepse: retour en arrière, raconte un souvenir

l.1: antithèse entre "frémir"→ montre sa peur et "rire"→ histoire d'enfance

=captatio benevolentiae→ attire la curiosité du lecteur.

l.2: "ces pommes"→ objet du délit + rythme ternaire

l.3: "un jour que..."→ temporalité

= pose le cadre spatio-temporel et commence son anecdote comme un apologue (conte)


2) Un long récit épique

l.4: "jardin des Hespérides"→ cadre mythologique (voir le onzième des 12 travaux d'Héraclès)

"précieux fruit": périphrase→ rareté

"dont je ne peux approcher"→ fruit défendu du Jardin d'Eden, religion

l.4-12: récit détaillé sur la démarche employée pour récupérer la pomme

l.5: actions réalistes, détaillées, techniques= hypotypose: essaie de faire visualiser la scène au lecteur

l.7: "avec transport"→ vocabulaire courtois et amoureux=métaphore

l.9: "Qui dira ma douleur?"→ question rhétorique + hyperbole (exagération)

l.9-14: élément perturbateur: la pomme ne passe pas + détails du récit= stratégie pour résoudre le problème

l.10-12: rythme ternaire→ponctue le récit, le rend vivant

l.12: "A force d'adresse et de temps"→détermination et persévérance


3) Un personnage héros de son épopée

l.15-18: omniprésence du "je"

= Rousseau se présente comme un personnage mythologique, stratège et pugnace. Mais sa stratégie échoue malgré tout. Il valorise son acte par l'utilisation du terme "chasse" au lieu de "vol".

Transition: La stratégie de Rousseau échoue et il va être confronté à la colère de son maître. Dès lors, Rousseau se victimise pour attirer la sympathie du lecteur.


II. Victimisation de soi-même

1) Un maître injuste

l.20: "le dragon"→métaphore filée, reprise du Jardin des Hespérides (un dragon gardait les pommes sacrées)

l.20. rythme ternaire→ rapidité, enchaînement des actions sans connecteurs

l.21: "courage!": double sens→ "essaie encore" ou "ça va mal se passer pour toi"

l.21-22: champ lexical de la violence: "punition", "battre"

= Il généralise les mauvais traitements et fait passer son maître pour quelqu'un de très violent.


2) Un maître tyrannique et violent

l.21-22: "être battu" et "je serai battu"→habitude qui s'installe, irrémédiable et mécanique.

l.27: voler implique être battu mais ne fonctionne pas.

= À force d'atténuer la gravité de sa faute, il accentue celle de son maître.


3) La punition inévitable

"retourner les yeux en arrière":métaphore→ regarder vers le passé et regretter sa faute

l.25: "voler et être battu allaient ensemble"→ inévitable

=La punition n'a aucun effet sur lui. Au contraire, il prépare sa vengeance au lieu de se repentir.


Transition: Parallèlement à cette victimisation de soi-même, Rousseau essaie de justifier ses fautes avec l'utilisation de la mauvaise foi.


III. Justification par la mauvaise foi

1) Traité comme un voleur signifie en être un

Sa mauvais foi apparaît à la ligne 24: "Je jugeais"→décalage entre les paroles de l'enfant et les pensées du vieil homme.

l.25-27: "Je trouvais que voler et être battu allaient ensemble, et constituaient en quelque sorte un état, et qu'en remplissant la partie de cet état qui dépendait de moi, je pouvais laisser le soin de l'autre à mon maître.": théorie complexe→ c'est l'adulte qui parle, par une démonstration logique et philosophique.

l.27:"Sur cette idée je me mis à voler plus tranquillement qu'auparavant."→ mauvaise foi absolue, conclusion de la réflexion

l.29: "Je me disais: Qu'en arrivera-t-il enfin? Je serai battu. Soit: je suis fait pour l'être."→ discours indirect-libre: "je me disais"→passé, verbe de parole, "Qu'en arrivera-t-il enfin?"→ futur, question rhétorique, "Je serai battu"→réponse à lui-même, "Je suis fait pour l'être"→martyre, fatalité


2) Ne pas se repentir mais se venger

"et je regardais la vengeance"→allégorie de la vengeance

=Il refuse de culpabiliser et veut se venger. Il s'agit de fatalité car il pense qu'il est victime d'une injustice.


3) Des confessions subjectives

-utilise le "je"→subjectif

-Les sentiments exprimés sont ceux de l'adulte qu'est Rousseau:

l.21: "la plume me tombe des mains": métaphore et métonymie→

"lecteur pitoyable, partagez mon affliction"→ captatio benevolentiae, appel à la compassion (pour Rousseau, l'homme naît naturellement bon car il est doué du sentiment de pitié mais il est corrompu par la société car cette pitié se transforme en compétition)→processus de confession religieuse

-ponctuation expressive

=Il arrive à convaincre le lecteur en donnant des explications fallacieuses.


Conclusion:

-bilan I, II, III

-réponse à la problématique: Rousseau parvient à justifier ses fautes en se faisant passer pour un héros d'épopée alors que c'est un voleur.

-ouverture: Si cet extrait des Confessions apparaît comme subjectif, il est intéressant de se demander si toute autobiographie n'est pas subjective car les auteurs rencontrent des difficultés liées au souvenir et à la mémoire. Pour ces raisons, Amélie Nothomb écrit Métaphysique des Tubes, roman autobiographique où elle se moque de la subjectivité s'une autobiographie.


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