L'île des Esclaves, scène 1



Voici une lecture analytique de la scène d'exposition de la comédie de Marivaux, L'île des esclaves, réalisée en classe de 1ère en français dans le cadre de la séquence "Le théâtre et la question de la mise en scène". Note au bac de français: 20/20


Introduction

Marivaux (1688-1763): auteur de théâtre (Le jeu de l'Amour et du Hasard, 1730), L'île des esclaves, 1725). Il est confronté à deux périodes: la tradition classique du XVIIe siècle avec ses règles et les nouvelles idées progressistes du siècle des Lumières. Il utilise aussi la tradition de la Commedia dell'Arte pour faire passer ses idées.


Situation/ Présentation: Cette scène est la scène d'exposition de la pièce, Marivaux doit installer la situation initiale, présenter les personnages et les enjeux de la pièce. On y rencontre Iphicrate et son valet Arlequin qui échouent sur une île déserte.


Lecture: Je vais maintenant procéder à la lecture du texte:

Le théâtre représente une mer et des rochers d'un côté, et de l'autre quelques arbres et maisons

IPHICRATE, après avoir soupiré. − Arlequin ? ARLEQUIN, avec une bouteille de vin qu'il a à sa ceinture.− Mon patron ! IPHICRATE. − Que deviendrons-nous dans cette île ? ARLEQUIN. − Nous deviendrons maigres, étiques, et puis morts de faim; voilà mon sentiment et notre histoire. IPHICRATE. − Nous sommes seuls échappés du naufrage; tous nos amis ont péri, et j'envie maintenant leur sort. ARLEQUIN. − Hélas ! ils sont noyés dans la mer, et nous avons la même commodité. IPHICRATE. − Dis-moi; quand notre vaisseau s'est brisé contre le rocher, quelques-uns des nôtres ont eu le temps de se jeter dans la chaloupe; il est vrai que les vagues l'ont enveloppée: je ne sais ce qu'elle est devenue; mais peut-être auront-ils eu le bonheur d'aborder en quelque endroit de l'île et je suis d'avis que nous les cherchions. ARLEQUIN. − Cherchons, il n'y a pas de mal à cela; mais reposons-nous auparavant pour boire un petit coup d'eau-de-vie. J'ai sauvé ma pauvre bouteille, la voilà; j'en boirai les deux tiers comme de raison, et puis je vous donnerai le reste. IPHICRATE. − Eh ! ne perdons point notre temps; suis-moi : ne négligeons rien pour nous tirer d'ici. Si je ne me sauve, je suis perdu; je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes seuls dans l'île des Esclaves. ARLEQUIN. − Oh ! oh ! qu'est-ce que c'est que cette race-là ? IPHICRATE. − Ce sont des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres, et qui depuis cent ans sont venus s'établir dans une île, et je crois que c'est ici : tiens, voici sans doute quelques-unes de leurs cases; et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maîtres qu'ils rencontrent, ou de les jeter dans l'esclavage. ARLEQUIN. − Eh ! chaque pays a sa coutume; ils tuent les maîtres, à la bonne heure; je l'ai entendu dire aussi; mais on dit qu'ils ne font rien aux esclaves comme moi. IPHICRATE. − Cela est vrai. ARLEQUIN. − Eh ! encore vit-on. IPHICRATE. − Mais je suis en danger de perdre la liberté et peut-être la vie : Arlequin, cela ne suffit-il pas pour me plaindre ? ARLEQUIN, prenant sa bouteille pour boire. − Ah ! je vous plains de tout mon cœur, cela est juste. IPHICRATE. − Suis-moi donc ? ARLEQUIN, siffle. − Hu ! hu ! hu ! IPHICRATE. − Comment donc ! que veux-tu dire ? ARLEQUIN, distrait, chante. − Tala ta lara. IPHICRATE. − Parle donc; as-tu perdu l'esprit ? à quoi penses-tu ? ARLEQUIN, riant. − Ah ! ah ! ah ! Monsieur Iphicrate, la drôle d'aventure ! je vous plains, par ma foi; mais je ne saurais m'empêcher d'en rire. IPHICRATE, à part les premiers mots. − Le coquin abuse de ma situation : j'ai mal fait de lui dire où nous sommes. Arlequin, ta gaieté ne vient pas à propos; marchons de ce côté. ARLEQUIN. − J'ai les jambes si engourdies !... IPHICRATE. − Avançons, je t'en prie. ARLEQUIN. − Je t'en prie, je t'en prie; comme vous êtes civil et poli; c'est l'air du pays qui fait cela.

IPHICRATE: Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens; et, dans ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux."

[if !supportLineBreakNewLine]Problématiques possibles:

En quoi l'attitude d'Iphicrate et d'Arlequin est-elle le reflet de leur condition sociale? [endif]En quoi cette scène d'exposition présente-t-elle les enjeux de la pièce?


Plan:

I.Une scène d’exposition traditionnelle

1) Un cadre spatio-temporel précis

2) Une scène à l’allure pathétique

3) Mais en réalité de comédie

II.Présentation des personnages

1) Un maître autoritaire

2) Un valet de commedia dell’Arte

3) Un valet bouffon

III.L’inversion des classes sociales

1) Un maître qui perd de son autorité

2) Un valet qui se libère de l’emprise de son maître

3) Une inversion irrévocable


I.Une scène d’exposition traditionnelle

1) Un cadre spatio-temporel précis

didascalies initiales: présente les éléments de mise en scène:

l.7: "échappés du naufrage"→présente la situation

l.6-7: "Nous sommes seuls échappés du naufrage; tous nos amis ont péri, et j'envie maintenant leur sort."→rythme ternaire, donne de nouvelles explications

l.20: "Ce sont des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres"→contextualisation, Iphicrate a la connaissance du lieu

=cadre spatio-temporel donné par les didascalies et le dialogue. Ces informations sont destinées au spectateur: c'est la double énonciation. Incipit in medias res.


2) Une scène à l’allure pathétique

l.6: "tous nos amis ont péri"→sans exception, généraliation

l.7: "j'envie maintenant leur sort"→gradation, sacrifice

l.16-18: série de négations qui présente les risques que court Iphicrate + rythme ternaire = état de panique

l.29: "cela ne suffit-il pas pour me plaindre?"→s'apitoie sur son sort (égoïsme)

=Iphicrate se présente comme une victime potentielle


3) Mais en réalité de comédie

présence d'Arlequin→ comédie traditionnelle, valet paresseux qui aime bien vivre, mais aussi spirituel: c'est le zanni le plus connu

personnage léger: chante("Tala ta lara.") + lazzi de la bouteille: "reposons-nous auparavant pour boire un petit coup d'eau-de-vie", il tourne tout ce qui est grave en dérision.


II.Présentation des personnages

1) Un maître autoritaire

l.1: "Arlequin!"→ordre, autorité

l.2: "Mon patron!"→soumission

"suis-moi", "parle donc", "avançons", "hâtons-nous"→impératifs, dirige l'action

=Iphicrate a l'habitude d'être obéi. Son nom vient du grec Κράτος qui signifie "pouvoir". , ce qui le place en position de supériorité. Marivaux crée un décalage entre l'esclavagisme antique et les valets du XVIIIe siècle (patron=celui qui paie)


2) Un valet de commedia dell’Arte

l.13: "reposons-nous"→paresse

l.27: "eh encore vit-on" + "Nous deviendrons maigres, étiques, et puis morts de faim": gradation →relativise/dédramatise la situation

l.30: "je vous plains de tout mon coeur"→ironique

l.14-15: "j'en boirai les deux tiers comme de raison, et puis je vous donnerai le reste"→ parallélisme: égoïste bon vivant

=Arlequin n'est pas seulement ironique est paresseux mais il est aussi ironique et égoïste


3) Un valet bouffon

bouffon: a le droit de tout dire au roi et de contester son autorité

"Ah ! ah ! ah ! Monsieur Iphicrate, la drôle d'aventure ! je vous plains, par ma foi; mais je ne saurais m'empêcher d'en rire."→ rythme ternaire, se moque

=Arlequin n'hésite pas à contredire son maître, ce qui laisse présager une action riche


III.L’inversion des classes sociales

1) Un maître qui perd de son autorité

Iphicrate commence à perdre son autorité à partir du moment où il annonce: l.18: "car nous sommes seuls dans l'île des Esclaves."→donne une explication marquée par le "car" mais il commet une erreur en expliquant où ils sont.

l.19: "Oh ! oh ! qu'est-ce que c'est que cette race-là ?"→Arlequin semble intéressé et demande d'autres informations.

l.20-24: Iphicrate expique le principe de l'île→double énonciation

"tuer tous les maître": allitération en [t] + généralisation→marque la violence

"jeter dans l'esclavage"→métaphore

l.28: "Mais je suis en danger de perdre la liberté et peut-être la vie"→paniqué, fragilisé

=Iphicrate est dépassé par la situation et a peur


2) Un valet qui se libère de l’emprise de son maître

l.25: "je l'ai entendu dire aussi"→moins ignorant que l'on croit

l.26: "ils ne font rien aux esclaves comme moi":comparaison, insistance sur sa condition sociale→égoïsme

l.37: "je vous plains, par ma foi; mais je ne saurais m'empêcher d'en rire."→antithèse, ironie +"Monsieur Iphicrate"→ironie

=Les rôles commencent à s'inverser. Arlequin se libère par des manifestations physiques efficaces.


3) Une inversion irrévocable

l.39-40: "e coquin abuse de ma situation : j'ai mal fait de lui dire où nous sommes"→aparté d'Iphicrate qui marque sa prise de conscience sur son erreur.

l.41: "si":intensif→paresseux, refus d'obéissance

l.43: "Je t'en prie, je t'en prie"→imite son maître qui montre de la politesse

l.45-48: Iphicrate change de sujet et montre ses espérances vaines.

=Iphicrate essaie de reprendre son autorité mais Arlequin se moque de lui.


Conclusion:

-bilan I, II, III

-réponse à la problématique: Cette scène d'exposition présente les deux personnages principaux de l'intrigue: Iphicrate est un maître autoritaire mais fragilisé tandis qu'Arlequin est un valet qui montre une résistance vis-à-vis de son maître. Marivaux met tous les éléments en place pour la poursuite de l'intrigue: il s'agit d'une comédie utopique où les rapports sociaux peuvent s'inverser (cette situation est chère à Marivaux car il l'utilise aussi dans Le jeu de l'amour et du hasard). On s'attend à rencontrer les habitants de l'île.

-ouverture: On pourrait comparer cette scène d'exposition avec la scène de En attendant Godot de Beckett où Pozzo est un maître tyrannique et Lucky un valet qui agit comme un esclave déshumanisé.


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