La cantatrice chauve, scène 1


Voici une lecture analytique de la scène d'exposition de la pièce d'Eugène Ionesco, La cantatrice chauve, réalisée en classe de 1ère en français dans le cadre de la séquence "Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIème siècle à nos jours".


Introduction:

Eugène Ionesco (1909-1994): D'origine roumaine, il s'est confronté à l'apprentissage de la langue étant jeune. Il est notamment l'un des chefs de file du courant Absurde avec Beckett, qui s'oppose au théâtre bourgeois des années 1950. Ses réflexions sur le théâtre sont notamment menées dans Notes et Contre-Notes (1962).

Présentation: La Cantatrice chauve est représentée pour la première fois en mai 1950 et est sous-titrée, Anti-pièce: cela annonce qu'elle ne respecte pas les règles traditionnelles du théâtre. Cet extrait est la première scène de la pièce.

Lecture:

Intérieur bourgeois anglais, avec des fauteuils anglais. Soirée anglaise. M. Smith, Anglais, dans son fauteuil anglais et ses pantoufles anglaises, fume sa pipe anglaise et lit un journal anglais, près d’un feu anglais. Il a des lunettes anglaises, une petite moustache grise, anglaise. A côté de lui, dans un autre fauteuil anglais, Mme Smith, Anglaise, raccommode des chaussettes anglaises. Un long moment de silence anglais. La pendule anglaise frappe dix-sept coups anglais.


Mme SMITH : Tiens, il est neuf heures. Nous avons mangé de la soupe, du poisson, des pommes de terre au lard, de la salade anglaise. Les enfants ont bu de l’eau anglaise. Nous avons bien mangé, ce soir. C’est parce que nous habitons dans les environs de Londres et que notre nom est Smith.


M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.


Mme SMITH : Les pommes de terre sont très bonnes avec le lard, l’huile de la salade n’était pas rance. L’huile de l’épicier du coin est de bien meilleure qualité que l’huile de l’épicier d’en face, elle est même meilleure que l’huile de l’épicier du bas de la côte. Mais je ne veux pas dire que leur huile à eux soit mauvaise.


M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.


Mme SMITH : Pourtant, c’est toujours l’huile de l’épicier du coin qui est la meilleure...


M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.


Mme SMITH : Mary a bien cuit les pommes de terre, cette fois-ci. La dernière fois elle ne les avait pas bien fait cuire. Je ne les aime que lorsqu’elles sont bien cuites.


M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.


Mme SMITH Le poisson était frais. Je m’en suis léché les babines. J’en ai pris deux fois. Non, trois fois. Ça me fait aller aux cabinets. Toi aussi tu en as pris trois fois. Cependant la troisième fois, tu en as pris moins que les deux premières fois, tandis que moi j’en ai pris beaucoup plus. J’ai mieux mangé que toi, ce soir. Comment ça se fait? D’habitude, c’est toi qui manges le plus. Ce n’est pas l’appétit qui te manque.


M. SMITH, fait claquer sa langue.


Mme SMITH : Cependant, la soupe était peut-être un peu trop salée. Elle avait plus de sel que toi. Ah, ah, ah. Elle avait aussi trop de poireaux et pas assez d’oignons. Je regrette de ne pas avoir conseillé à Mary d’y ajouter un peu d’anis étoilé. La prochaine fois, je saurai m’y prendre.


M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.


Mme SMITH : Notre petit garçon aurait bien voulu boire de la bière, il aime s’en mettre plein la lampe, il te ressemble. Tu as vu à table, comme il visait la bouteille? Mais moi, j’ai versé dans son verre de l’eau de la carafe. Il avait soif et il l’a bue. Hélène me ressem­ble : elle est bonne ménagère, économe, joue du piano. Elle ne demande jamais à boire de la bière anglaise. C’est comme notre petite fille qui ne boit que du lait et ne mange que de la bouillie. Ça se voit qu’elle n’a que deux ans. Elle s’appelle Peggy. La tarte aux coings et aux haricots a été formidable. On aurait bien fait peut-être de prendre, au dessert, un petit verre de vin de Bourgogne australien mais je n’ai pas apporté le vin à table afin de ne pas donner aux enfants une mauvaise preuve de gourmandise. Il faut leur apprendre à être sobre et mesuré dans la vie.


M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.


Mme SMITH : Ms. Parier connaît un épicier bul­gare, nommé Popochef Rosenfeld, qui vient d’arriver de Constantinople. C’est un grand spécialiste en yaourt. Il est diplômé de l’école des fabricants de yaourt d’Andri­nople. J’irai demain lui acheter une grande marmite de yaourt bulgare folklorique. On n’a pas souvent des choses pareilles ici, dans les environs de Londres.


Problématique: En quoi cette scène d'exposition déstabilise-t-elle le lecteur?

Plan:

I.L’illusion des repères classiques

1) Un cadre spatio-temporel déroutant

2) Des personnages sans epaisseur

3) Une intrigue vide

II.Une parodie de comédie

1) Comique de mots

2) Comique de répétition

3) Comique de situation

III.Réflexions sur la question de l’Homme

1) Stéréotypes d’une société bourgeoise

2) Critique la méthode Assimil

3) Un monde absurde


I.L’illusion des repères classiques

1) Un cadre spatio-temporel déroutant

Le lieu est décrit dans la longue didascalie initiale "Intérieur bourgeois anglais"→ il s'agit d'un lieu unique pour toute la pièce, situé en intérieur= huis-clos qui se situe "dans les environs de Londres"

=cadre spatial qui pourrait être traditionnel car on retrouve l'unité de lieu.

éléments de temporalité: "Tiens, il est neuf heures." MAIS faussé car "l'horloge frappe 17 coups" → incohérent + impossible

"dîner"→ la scène a en apparence lieu dans la soirée MAIS la suite de la pièce montrera le contraire

=scène d'exposition déjà instable.


2) Une intrigue vide

Les personnages sont M et Mme Smith→ nom de famille le plus courant en Angleterre = M et Mme Tout-le-monde

l.7:"Tiens, il est neuf heures"→pléonasme, n'a rien d'autres à dire.

On retrouve tous les stéréotypes de l'anglais dans la didascalie initiale: fauteuil, pantoufles, moustache, pipe, journal, lunettes, chaussettes,...→ les personnages semblent ne pas avoir de personnalité, il font partie d'un groupe stéréotypé


3) Une intrigue vide

Les deux personnages se trouvent dans la même pièce mais ne se parlent pas. Mme Smith dit des paroles banales: l.8: "nous avons mangé"→énonce leur repas. I

Ici, Ionesco se moque de la double-énonciation; normalement, ce procédé désigne le fait que les paroles d'un personnage s'adressent à un autre personnage mais aussi au spectateur. ainsi, ce dernier peut comprendre l'intrigue très rapidement, de manière cachée. Mais dans cette scène, Ionesco donne des éléments totalement inutiles à la compréhension de la pièce, voire absurde comme à la ligne 37: "elle s'appelle Peggy" car M. Smith sait très bien quel est le nom de sa fille...

Les thèmes récurrents sont la nourriture (champ lexical de la nourriture:"manger", "poisson", "pommes de terre", "soupe", "huile", ...), les courses ("l'épicier"), les enfants ("notre petit garçon", "Hélène me ressemble",...) et le yaourt à la fin. M.Smith ne répond même pas car il ne fait que claquer sa langue.

=Le lecteur ne retrouve pas les enjeux classiques d'une scène d'exposition, à savoir présenter le cadre spatio-temporel, les personnages et l'intrigue, ce qui le déstabilise.


II.Une parodie de comédie

1) Comique de mots

Ionesco s'amuse beaucoup avec les mots et paroles vides de sens:

l.10: "c'est parce que"→ connecteur logique, explication d'une cause ≠ "notre nom est Smith"→ aucun rapport avec la proposition précédente

l.12-15 et l.22-25: hyperréalisme avec "l'huile de l'épicier" et le nombre de fois que Mme Smith s'est resservie

l.44-45: "spécialiste en yaourt" + "fabricants de yaourt d’Andri­nople"→ n'existe pas, absurde.

=Le lecteur est déconcerté par l'accumulation de ces paroles vides de sens.


2) Comique de répétition

didascalies: répétitions du mot "anglais", 17 fois comme les coups de l'horloge.

=pièce destinée à être vue et lue car il y a de nombreux éléments comiques dans les didascalies.

+actions de M.Smith qui ne fait que claquer sa langue: il est déshumanisé car il devient une machine qui répète la même tâche. Il permet à Mme Smith de relancer la conversation.

=répétitions drôles mais aussi agaçantes pour le lecteur qui ne comprend pas.


3) Comique de situation

Présence de paroles triviales:"cabinet": terme soutenu (et donc bourgeois) mais inadapté dans une pièce de théâtre = non-respect des règles de bienséance.

+ repas "normal" (il ne s'agit pas d'un buffet noble)→ parler de nourriture au théâtre classique est considéré comme trivial

+ reproches que fait Mme Smith à son mari: "il te ressemble", "il a plus de sel que toi": tentative de blague, humour simpliste → apparaît comme un personnage donneur de leçon.


III.Réflexions sur la question de l’Homme

1) Stéréotypes d’une société bourgeoise

caricature de la ménagère et mère de famille à cause de des thèmes abordés (nourriture, enfants, courses)

caricature de la famille bourgeoise: l.19: "Mary": employée de maison

Trois enfants: "Hélène me ressemble: elle est bonne ménagère et joue du piano"→ faux-semblant de culture

l.30: "anis étoilé", l.39: "vin de Bourgogne australien"→ absurde mais en apparence de bon goût.

l.40-41: "il faut leur apprendre à être sobre et mesuré dans la vie" ≠ "J’irai demain lui acheter une GRANDE marmite de yaourt"→ famille attirée par tout ce qui est à la mode, tente de s'élever socialement =snob


2) Critique la méthode Assimil

La méthode Assimil est une méthode d'apprentissage d'une langue grâce à des leçons thématiques qui utilisent souvent des stéréotypes sur le pays en question.

Ici, le vocabulaire et la structure des phrases sont très simples (pas de subordonnée) mais varient:

ex: l.19: "Mary a bien cuit les pommes de terre, cette fois-ci. La dernière fois elle ne les avait pas bien fait cuire."→1ère phrase au passé composé, 2ème phrase au plus-que-parfait, avec répétition de "cuire", sans connecteur logique entre les deux phrases.

On retrouve les thèmes de vocabulaire de l'intérieur (mobilier) et de la nourriture.

=jeu mis en place par Ionesco


3) Un monde absurde

Ionesco présente cette pièce en 1950. À cette époque, on retrouve une remise en cause générale sur l'Homme à cause des horreurs commises pendant la Seconde Guerre mondiale. En outre, le langage ne sert à rien car il n'a pas empêché ces horreurs, les mots n'ont plus de sens, les communications entre les hommes n'existent pas: ce ne sont que des illusions.

=Mme Smith parle beaucoup mais n'exprime, en réalité, aucune idée. L'excès de paroles renvoie à l'impossibilité de communiquer.


Conclusion:

-bilan I, II, III

-réponse à la problématique: cette scène est déstabilisante car il y a un excès de renseignements classiques associés à une scène d'exposition: le spectateur se retrouve noyé par ces personnages vides et cette histoire qui n'a pas d'intrigue. les éléments spatio-temporels sont insignifiants. Il s'agit donc d'une caricature d'une scène classique, qui annonce une pièce absurde.

-ouverture: Fin de Partie, Beckett: scène d'exposition également absurde avec trois pages de didascalies avant la première réplique: "c'est fini".


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