Bel-Ami, incipit


Voici une lecture analytique de l’incipit du roman de Maupassant, Bel-Ami, réalisée en français en 1ère dans le cadre de la séquence « Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours »


Introduction :

Guy de Maupassant (1850-1893) : Auteur naturaliste de romans, de nouvelles et de contes, il décrit la société de son époque de manière satirique et pessimiste à la manière de Flaubert. Il critique notamment les classes bourgeoises et le monde paysan de Normandie.


Bel-Ami (1885) : Ce roman décrit l’ascension sociale de Georges Duroy dans le journalisme grâce à l’exploitation de femmes et l’écrasement d’hommes puissants. Cet extrait est le début du roman et réalise un portrait de l’anti-héros.


Lecture :

Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous, Georges Duroy sortit du restaurant.

Comme il portait beau, par nature et par pose d’ancien sous-officier, il cambra sa taille, frisa sa moustache d’un geste militaire et familier, et jeta sur les dîneurs attardés un regard rapide et circulaire, un de ces regards de joli garçon, qui s’étendent comme des coups d’épervier.

Les femmes avaient levé la tête vers lui, trois petites ouvrières, une maîtresse de musique entre deux âges, mal peignée, négligée, coiffée d’un chapeau toujours poussiéreux et vêtue toujours d’une robe de travers, et deux bourgeoises avec leurs maris, habituées de cette gargote à prix fixe.

Lorsqu’il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se demandant ce qu’il allait faire. On était au 28 juin, et il lui restait juste en poche trois francs quarante pour finir le mois. Cela représentait deux dîners sans déjeuners, ou deux déjeuners sans dîners, au choix. Il réfléchit que les repas du matin étant de vingt-deux sous, au lieu de trente que coûtaient ceux du soir, il lui resterait, en se contentant des déjeuners, un franc vingt centimes de boni, ce qui représentait encore deux collations au pain et au saucisson, plus deux bocks sur le boulevard. C’était là sa grande dépense et son grand plaisir des nuits ; et il se mit à descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette.

Il marchait ainsi qu’au temps où il portait l’uniforme des hussards, la poitrine bombée, les jambes un peu entr’ouvertes comme s’il venait de descendre de cheval ; et il avançait brutalement dans la rue pleine de monde, heurtant les épaules, poussant les gens pour ne point se déranger de sa route. Il inclinait légèrement sur l’oreille son chapeau à haute forme assez défraîchi, et battait le pavé de son talon. Il avait l’air de toujours défier quelqu’un, les passants, les maisons, la ville entière, par chic de beau soldat tombé dans le civil.

Quoique habillé d’un complet de soixante francs, il gardait une certaine élégance tapageuse, un peu commune, réelle cependant. Grand, bien fait, blond, d’un blond châtain vaguement roussi, avec une moustache retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre, des yeux bleus, clairs, troués d’une pupille toute petite, des cheveux frisés naturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires.

C’était une de ces soirées d’été où l’air manque dans Paris. La ville, chaude comme une étuve, paraissait suer dans la nuit étouffante. Les égouts soufflaient par leurs bouches de granit leurs haleines empestées, et les cuisines souterraines jetaient à la rue, par leurs fenêtres basses, les miasmes infâmes des eaux de vaisselle et des vieilles sauces.

Les concierges, en manches de chemise, à cheval sur des chaises en paille, fumaient la pipe sous des portes cochères, et les passants allaient d’un pas accablé, le front nu, le chapeau à la main.

Quand Georges Duroy parvint au boulevard, il s’arrêta encore, indécis sur ce qu’il allait faire. Il avait envie maintenant de gagner les Champs-Élysées et l’avenue du bois de Boulogne pour trouver un peu d’air frais sous les arbres ; mais un désir aussi le travaillait, celui d’une rencontre amoureuse.


Problématique : Pourquoi peut-on dire que l’on a ici un portrait d’un anti-héros naturaliste ?


Plan :

I.Un portrait physique précis

1) Un portrait physique précis et avantageux

2) Des antécédents militaires mis en relief

3) Correspondance entre physique et psychologie


II. Un portrait en action

1) Une action in medias res

2) Un personnage en mouvement

3) Des désirs significatifs


III.Un héros représentatifs du XIXè siècle

1) Un portrait de la société du XIXè siècle

2) L’argent un élément fondamental

3) Un début de roman traditionnel


I.Un portrait physique précis

1) Un portrait physique précis et avantageux

Portrait de Georges Duroy fait par le narrateur omniscient qui le nuance.

l.3 : « portrait beau » →a de l’élégance

« par nature et par prose » →antithèse

« frisa sa moustache » →a l’habitude de soigner son apparence.

= avantages naturels mais prend aussi soin de lui-même

l.17 : « poitrine bombée », l.3 : « cambra sa taille » → il est sûr de lui.

l.22 : « élégance tapageuse, un peu commune, réelle cependant » : chiasme entre 2 antithèses → contraste le portrait.

l.23 : description précise du visage, zoom en avant et en arrière

l.26 : « il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires. » → comparaison explicite

=Duroy correspond au cliché du séducteur de l’époque


2) Des antécédents militaires mis en relief

l.3 : « ancien sous-officier », « geste militaire et familier » → n’a pas perdu ses habitudes militaires

l.16 : « ainsi qu’au temps où » → analepse, comparaison

« descendre du cheval » →il était hussard, donc élevé socialement (noble)

l.21 : « beau soldat tombé dans le civil » →métaphore, péjoratif (« tombé »)

=ses antécédents militaires marquent son attachement à son ancienne profession.


3) Correspondance entre physique et psychologie

l.17 : « il avait toujours l’air de défier quelqu’un » →mélange physique et psychologique

« les passants, les maisons, la ville entière » →rythme ternaire, gradation

=Duroy a l’ambition de devenir quelqu’un à Paris. Physiognomonie : l’étude du physique peut rendre compte du caractère


II. Un portrait en action

1) Une action in medias res

l.1 : « la caissière » → milieu social naturaliste

« Georges Duroy » → héros, nommé dès la première phrase.

« sortit du restaurant » →milieu social populaire, action

=l’incipit débute par une action et une mise en mouvement du héros= action in medias res


2) Un personnage en mouvement

Georges Duroy est continuellement en mouvement :

Champ lexical du déplacement : « sortit », « marchait », « avançait », « heurtant », « poussant », « immobile »

=le portrait se fait quand il est en mouvement et on partage ses pensées quand il s’arrête


3) Des désirs significatifs

l.4-5 : « regards de joli garçon » →charmeur

« comme des coups d’épervier » →comparaison à un oiseau de chasse

l.6 : « avaient levé la tête » →aimantation, attirance

=son jeu de séduction fonctionne

l.34-35 : « désir de rencontre amoureuse » → très fort ≠ « Bois-de-Boulogne » →cherche des prostituées

=En arrivant à Paris, il a de réels objectifs


III.Un héros représentatifs du XIXè siècle

1) Un portrait de la société du XIXè siècle

En même temps que le portrait du héros, le narrateur dépeint la société du XIXe siècle.

-milieux populaires : « ouvrières », « caissières », « musiciennes », « bourgeoises »

-personnification de la ville de Paris : l.27 : « comme une étuve » + « paraissait suer » → comparaisons avec des éléments négatifs

l.31-32 : « concierges » + « passants » →personnages sans élégance

« front nu » ≠ « haut de forme » → Duroy veut se distinguer des autres en gardant son chapeau malgré la chaleur accablante.


2) L’argent un élément fondamental

Dès la 1ère phrase : « pièce de cent sous » et le 4ème paragraphe est entièrement dédié au problème de l’argent→ Duroy effectue des calculs très précis, caractéristiques du naturalisme.

l.22 : « complet de 60 francs » → prix du vêtement

=l’argent est au centre du récit


3) Un début de roman traditionnel

Lieu : « dans Paris » + « Notre-Dame de Laurette », « Bois-De-Boulogne », « Champs-Élysées » → éléments très précis

Temporalité : « 28 juin » + chaleur omniprésente → nous sommes en été au XIXe siècle

Personnages : Georges Duroy → effets de réel sur son physique et son caractère

Intrigue : « rencontre amoureuse » →ambition d’ascension sociale

=Incipit in medias res traditionnel du XIXe siècle.


Conclusion :

-bilan I, II, III

-réponse à la problématique : Georges Duroy apparait comme un héros naturaliste car on retrouve une description réaliste et très précise du personnage et du cadre. Cet incipit annonce aussi un début d’intrigue.

-ouverture : En opposition complète avec cet incipit traditionnel, certains romans du XXe siècle ne donnent aucun des indices traditionnels des incipits. C’est le cas de l’Étranger d’Albert Camus.

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