Philo : le Travail

Vous êtes très nombreu.x.ses à me demander plus d'articles en philosophie, et vous avez bien raison, tant cette matière est difficile à apprivoiser et passionnante ! Alors, comme je n'ai pas les connaissances et compétences suffisantes pour le faire, j'ai demandé à une super prof de philo de partager ses magnifiques cours avec vous. Attention, cet article n'est pas du tout une dissertation à recopier, mais un plan détaillé avec des exemples et des textes qui permet de se plonger dans la fabuleuse notion de Travail.

Les glaneuses, Millet

Le travail rend-il libre ?


I) Le travail nous libère de la nécessité naturelle

A) Nos mains sont l’outil qui remplace tous les outils

B) Le travail humain est conscient et réalise l’essence humaine (générique) : C’est-à-dire qui est capable de prendre pour objet son propre genre. L’humain peut se rapporter à une humanité en générale. Le chat ne peut pas se rapporter à sa félinité. Il est donc limité dans ses fonctions tandis que l’homme est « multifonction », il peut tout faire (ou presque). C’est en cela que sa nature est universelle. De plus, comme il est capable de recréer toute la nature, sa production est universelle.


II) Le travail produit de nouvelles formes d’aliénation

A) Le travail aliéné renverse notre supériorité supposée sur les animaux

Le travail, censé accomplir ou réaliser une essence humaine générique et bâtir une culture (un monde d’objets), peut au contraire aliéner l’homme. Plutôt qu’accomplir la liberté de l’homme (libéré des contraintes de la vie naturelle, de la dépendance à l’égard de ses besoins), le travail l’entrave et crée de nouvelles formes d’aliénation qui dépassent la simple dépendance où l’on est à l’état naturel. Mais pas n’importe quel travail : le travail industriel que voit naître Marx et qui va engager des rapports de production bien précis. Plusieurs formes d’aliénation émergent dans le travail industriel :

1) L’activité de l’ouvrier lui est étrangère, il ne se reconnaît pas dans sa tâche et se perd.

Il travaille par pure contrainte financière.

2) Sa production lui est arrachée pour aller sur le marché. Il ne peut donc pas se reconnaître dans son œuvre et prendre conscience de lui-même. C’est une part de lui qui lui est ôtée.

3) La conséquence paradoxale est que l’ouvrier va se réfugier dans ses pures fonctions animales (manger boire dormir) pour retrouver un semblant de liberté, puisqu’au travail, il se sent doublement aliéné (par sa tâche et par sa production qui lui est enlevée).

Ses fonctions « humaines » (travailler) ne l’épanouissent pas : « quand il ne travaille pas est lui et quand il travaille il n’est plus lui ». Mais le peu de temps libre qu’il a est consacré aux seules fonctions vitales. Ce n’est donc pas une liberté proprement humaine. Il se contente d’une survie.


B) Le problème du travail abstrait, par opposition au travail concret

Pour comprendre pourquoi on a autant de mal à associer la pénibilité du travail à la liberté, regardons du côté du travail abstrait. Le travail, pour être rémunéré, doit être quantifié. On va donc estimer que tant d’heures de travail valent tel salaire. Le problème est que cette quantification de la force de travail ne prend pas en compte la dimension concrète de la pénibilité et la singularité de chaque travail qui ne se ressemblent pas :

"Un énorme progrès fut fait par Adam Smith quand il rejeta toute détermination particulière de l’activité créatrice de richesse pour ne considérer que le travail tout court, c’est-à-dire ni le travail manufacturier, ni le travail commercial, ni le travail agricole, mais toutes ces formes de travail dans leur caractère commun."

Le travail est donc réduit à un chiffre, à une catégorie générale. Mais il est aussi réduit à un objet figé (ce que dit la suite du texte) :

"Avec la généralité abstraite de l’activité créatrice de richesse apparaît alors également la généralité de l’objet dans la détermination de richesse, le produit considéré absolument, ou encore le travail en général, mais en tant que travail passé, objectivé dans un objet."

Quand je considère mon stylo par exemple, j’oublie que derrière cet objet il y a un travail humain : la conception de l’objet, ses matières premières, sa manufacture, son transport, sa vente. Donc derrière toute valeur d’usage d’un produit (son utilité, comme écrire pour un stylo), il y a un temps de travail « socialement nécessaire » à sa production, il y a du travail humain et des relations sociales. Donc le travail subit une double abstraction qui renforce son aspect aliénant, puisqu’il n’a plus de valeur humaine, il n’est qu’un chiffre ou une catégorie abstraite :

1) Abstraction parce qu’on considère le travail en général et pas les métiers particuliers.

2) Parce que l’objet figé fait oublier le travail qu’il y a derrière pour le produire (le « travail socialement nécessaire à sa production »). Il rend alors le travail complètement abstrait dans le sens où on considère son utilité mais on ne sait pas comment cet objet a été produit. C’est une abstraction en ce sens que ce n’est pas concret pour nous, on n’arrive pas à imaginer le travail concret qu’il y a derrière l’objet.

3) Le travail devient aussi de plus en plus abstrait parce qu’on passe d’un travail à un autre sans les différencier, qu’on change parfois de travail tout le temps (suite du texte). Donc il n’a pas de valeur particulière, il est indifférencié dans la masse des différents emplois. Il n’est qu’un gagne-pain.

Conclusion : le travail n’est pas individualisé ou particularisé (tel travail a telle valeur particulière), il n’est qu’un moyen abstrait pour créer de la richesse « en général » :

"Là le travail est devenu non seulement sur le plan des catégories, mais dans la réalité même, un moyen de créer la richesse en général et a cessé, en tant que détermination, de ne faire qu’un avec les individus, sous quelque aspect particulier."


C) Le problème de la survaleur

L’origine aliénée du travail vient aussi du processus par lequel on va tirer profit de la force de travail de l’ouvrier. Ce processus est la survaleur. L’ouvrier produit toujours plus que ce pour quoi il est payé, sinon on n’en tirerait aucun profit, et c’est ce surplus qui constitue la survaleur (Mehrwert). C’est une manière aussi de l’aliéner puisqu’on lui arrache une partie de son travail qui ne lui appartient plus mais appartient au capitaliste. Pour expliquer un peu mieux cette survaleur, Marx utilise l’image du ferment ou de la levure. Le ferment, c’est vivant, cela produit activement de l’alcool et du gaz comme dans la bière. De la même manière, quand le capitaliste achète la force de travail de l’ouvrier, il n’achète pas n’importe quelle marchandise, même s’il considère cela comme une marchandise. C’est une marchandise vivante qui est capable d’avoir encore plus de valeur que sa valeur initiale, comme le ferment. L’ouvrier acheté à un certain prix vaut donc bien plus que son prix, puisqu’il ne cesse de créer de la valeur, de produire de plus en plus. Mais le prix reste fixe et le surplus de valeur tombe dans la poche du capitaliste, pour ainsi dire. Cette fixité se retrouve dans le produit figé, « mort » dit Marx :

"Ce qui était du mouvement chez le travailleur apparaît maintenant dans le produit comme une propriété en repos. L'ouvrier a tissé et le produit est un tissu. [...] En achetant la force de travail, le capitaliste a incorporé le travail proprement dit comme un ferment vivant aux constituants morts du produit qui lui appartenaient également."

Le capitaliste va donc consommer ou consumer la force de travail de l’ouvrier qu’il a « louée » pour la journée, comme on louerait un cheval. Sauf que ce qu’il a loué, encore une fois, n’est pas une marchandise comme les autres. C’est une marchandise qui produit de la valeur, et de la valeur supplémentaire à son prix, parce que cette marchandise a des moyens de production :

"De son point de vue, le procès de travail n'est que la consommation de la force de travail, de la marchandise qu’il a achetée, mais qu'il ne saurait consommer sans lui ajouter moyens de production."

Le texte suivant sur la survaleur précise explicitement que le profit qui constitue la survaleur provient d’« un travail d’autrui non payé ». Il y a donc un processus injuste d’« arrachement » d’une partie de la valeur à la classe ouvrière que décrit Marx, arrachement dans lequel il y a aliénation. Ce texte ajoute un concept clef : celui de propriété. Il y a aliénation parce qu’il y a impossibilité de s’approprier son travail, d’en être le propriétaire. Avant il y avait rapport d’égal à égal : j’aliène ma marchandise contre la tienne, mais mon travail continue de m’appartenir. Désormais c’est un rapport disproportionnel où toute propriété appartient au capitaliste, y compris le travail lui-même qui devient une marchandise comme une autre :

"La propriété apparaît maintenant du côté du capitaliste comme droit de s'approprier le travail d'autrui non payé ou le produit de ce travail, et du côté de l'ouvrier comme impossibilité de s'approprier son propre produit. Le divorce entre propriété et travail devient la conséquence nécessaire d'une loi qui procédait en apparence de leur identité."

Ce caractère unilatéral du droit de propriété, qui n’appartient qu’au capitaliste a trois conséquences :

"1. que le produit appartient au capitaliste, et non à l'ouvrier.

2. que la valeur de ce produit, en plus de la valeur du capital avancé, comprend une survaleur qui a coûté du travail à l'ouvrier et rien au capitaliste, et qui devient pourtant la propriété légitime du capitaliste.

3. que l'ouvrier a conservé sa force de travail et qu'il peut la revendre s'il trouve un acheteur."

Ce processus d’appropriation par le capitaliste n’apparaît toutefois pas injuste ou illégal. Il entre au contraire parfaitement dans le cadre de la loi et passe inaperçu grâce à la valeur argent. En effet l’argent, parce qu’il rend abstrait toute valeur y compris et surtout le travail, permet de le transformer en profit, en capital, sans que nous sachions vraiment ce qu’il y a derrière ce chiffre abstrait. La circulation des capitaux fait passer inaperçue la stratégie de la survaleur, et la rend parfaitement légale :

"La reproduction simple n'est que la répétition périodique de cette première opération ; chaque fois de l'argent est transformé, retransformé, en capital. La loi n'est donc pas violée, bien au contraire, elle a simplement l'occasion de s'appliquer continuellement."


D) L’aporie de Marx : critiquer le système de production sans le quitter pour autant

Marx nous a donc permis d’analyser plus précisément comment on en vient à s’aliéner par le travail, c’est-à-dire à devenir étranger à soi-même et ne plus se reconnaître dans ce qu’on fait : son travail, son produit, la valeur qu’on produit toujours plus et qui ne nous revient pas. La dépossession qui constitue l’aliénation se situe à plusieurs niveaux : dépossession de notre produit qui nous est arraché, et surtout de notre propre force de travail qui ne nous appartient plus et ne cesse d’être exploitée, au sens où on l’épuise, on la rétribue en-deçà de ce qu’elle produit (pour créer du profit ou de la survaleur). Toutefois, Marx en mettant au jour la survaleur tombe dans une aporie (problème sans solution) : d’un côté il critique le système de production industriel, en dénonçant l’exploitation de la classe ouvrière par les capitalistes. Mais d’un autre côté il ne sort pas pour autant du système de production. Telle est la critique de Baudrillard dans Le miroir de la production.

"Un spectre hante l’imaginaire révolutionnaire : c’est le phantasme de la production. Il alimente partout un romantisme effréné de la productivité. Production d’objets, production de signes : jusqu’ici, la modernité s’est aussi définie comme une gigantesque machine à produire des choses et du sens. La pensée critique du mode de production ne touche pas au principe de la production."

L’idée de Marx est qu’en libérant la classe ouvrière, celle qui produit (la force productive), l’homme sera libéré. En réalité, il ne suffit pas de se libérer de la production industrielle, il faut encore quitter un mode de pensée productiviste où tout est production, y compris la vie. Et la vie humaine consiste à produire non pas seulement des productions ordinaires mais ses propres moyens de production : machines, outils. Pourquoi d’ailleurs vouloir à tout prix se distinguer de l’animal ? demande Baudrillard. Bref, pour lui Marx « déchiffre peut-être le fonctionnement du système de l’économie politique », mais il « travaille du même coup à le reproduire comme modèle ». Vous allez comprendre dans la partie suivante en quoi se libérer du travail, de la production industrielle (rêve de Marx), ne nous libère pas d’un schéma productiviste. Et si le productivisme aliénant n’était pas propre au travail mais hantait aussi notre temps de loisir dit « temps libre » ? C’est l’objet de la suite du texte de Baudrillard.


III) Faut-il dès lors renoncer à trouver son épanouissement dans le travail au profit du loisir ? ou bien le loisir est-il une nouvelle forme d’aliénation ?

A) Le travail technicisé ne nous a pas fait gagner du temps de loisir :

Donc d’après ce titre, on peut répondre que le travail ne rend pas libre puisqu’il est de plus en plus prenant et laisse moins de temps pour le loisir. Ceci sous-entendrait que dans notre époque technicisée, on serait paradoxalement plus aliénés par le travail, alors qu’on est aidé par les machines.


a) Pour faire des activités non professionnelles qui nous épanouissent

D’abord, il y a incompatibilité selon André Gorz entre une révolution technique au travail et un épanouissement personnel ou une liberté. Il ne peut y avoir d’« éthique du travail », au sens où on se sent bien au travail, en accord avec notre personnalité, que si on « élargit le sens des activités non professionnelles ». C’est-à-dire que l’employeur ou bien l’organisation du travail en général doit prévoir des temps véritablement libres où l’on peut s’épanouir hors du travail. Le « professionnel » tue la liberté dans le sens où il nous subordonne à un salaire, à un employeur. Hors du travail, il faut ménager un vrai temps de loisir où cette subordination n’existe plus. Plus encore, Gorz suggère qu’idéalement il ne faudrait plus établir de frontière entre un temps de travail et un temps libre (de non-travail). Il faudrait que le travail prenne place dans un projet unique et cohérent de vie où chacun s’épanouit et réalise ce pour quoi il est fait. Sinon on aboutit à une logique un peu schizophrène où l’on a deux vies, une au travail, une hors du travail, une où on est aliéné, une autre où on est libre.


b) Il nous donne l’illusion qu’il nous fait gagner du temps (l’exemple des e-mails)

Luttons contre une autre idée reçue sur le travail technicisé : les machines et le progrès technique nous aideraient dans notre travail et réaliseraient des tâches que nous ne sommes plus obligés de faire. La technique devrait alors nous libérer d’un poids pour qu’on puisse faire autre chose de plus épanouissant. Il n’en est rien selon Rosa. Cet économiste allemand met en valeur l’accélération qui caractérise notre monde : accélération des techniques : de la réception des informations, des transports et des distances-temps parcourues, etc. Mettant moins de temps à travailler, envoyer des informations, voyager, nous devrions du même coup avoir plus de temps pour faire autre chose, plus de temps libre :

"L'accélération technique devrait donc logiquement impliquer une augmentation du temps libre, qui à son tour ralentirait le rythme de vie ou au moins éliminerait ou réduirait la « famine temporelle ». Puisque l'accélération technique signifie que moins de temps est nécessaire à l'accomplissement d'une tâche donnée, le temps devrait devenir abondant".

Mais il n’en est rien. Cette accélération technique, qui devrait nous libérer des contraintes du temps de travail et nous donner plus de temps libre nous rend en réalité esclave d’un rythme qui nous dépasse. Il prend l’exemple des courriers électroniques. On devrait grâce aux emails répondre plus vite qu’une lettre, et pouvoir faire autre chose ensuite. Mais ce n’est pas le cas :

"Considérez ensuite qu'en 1990 vous écriviez et receviez en moyenne dix lettres par journée de travail, dont le traitement vous prenait deux heures. Avec l'introduction de la nouvelle technologie, vous n'avez plus besoin que d'une heure pour votre correspondance quotidienne, si le nombre de messages envoyés et reçus demeure le même. Vous avez donc gagné une heure de « temps libre » que vous pouvez utiliser pour autre chose. Est-ce que c'est ce qui s'est passé ? Je parie que non. En fait, si le nombre de messages que vous lisez et envoyez a doublé, alors vous avez besoin de la même quantité de temps pour en finir avec votre correspondance quotidienne. Mais je soupçonne qu'aujourd'hui vous lisez et écrivez quarante, cinquante ou même soixante-dix messages par jour. Vous avez donc besoin de beaucoup plus de temps pour tout ce qui touche à la communication que vous n'en aviez besoin avant que le Web ne soit inventé."

Comme le nombre de messages a doublé, triplé, on met en réalité plus de temps à répondre, car il y a plus de messages. Le progrès technique n’est donc pas synonyme de décharge et de temps libre mais nous plonge dans une nouvelle aliénation.


B) Mais le loisir lui-même est aliéné tant qu’il n’est pas séparé du paradigme de la consommation (aporie)

Nous avons donc dénoncé la nouvelle forme d’aliénation que produit le progrès technique, malgré toutes ses promesses de nous faciliter la tâche ou de nous donner plus de temps libre. Et si le temps libre lui-même n’était qu’une illusion ? L’aliénation que l’on vit au travail est-elle la seule ? Sommes-nous automatiquement libres dès que nous sommes libérés du travail ? Ce n’est pas sûr. Tant que le temps « libre » sera celui de la consommation, tant qu’il sera même négocié via le temps de travail, il ne sera pas véritablement libre selon Baudrillard :

"Le temps est une denrée rare, précieuse, soumise aux lois de la valeur d’échange. Ceci est clair pour le temps de travail, puisqu’il est vendu et acheté. Mais de plus en plus le temps libre lui-même doit être, pour être « consommé », directement ou indirectement acheté. [...]"


Rien n’échappe donc aux lois du marché, pas même le temps qui se marchande, qui s’achète, pour être consommé comme on le souhaite. Tous nos loisirs qui sont autant de façon de « tuer le temps » n’échappent pas au prisme de la production et de la consommation. « Les lois du système (de production) ne prennent pas de vacances » et il est illusoire de penser que le temps hors travail est immédiatement le temps de la liberté :

"Cette loi du temps comme valeur d’échange et comme force productive ne s’arrête pas au seuil du loisir, comme si miraculeusement celui-ci échappait à toutes les contraintes qui règlent le temps de travail. Les lois du système (de production) ne prennent pas de vacances. Elles reproduisent continuellement et partout, sur les routes, sur les plages, dans les clubs, le temps comme force productive. L’apparent dédoublement en temps de travail et temps de loisir – ce dernier inaugurant la sphère transcendante de la liberté – est un mythe. [...]"


C) Solution : apprendre à « perdre son temps », seul espace de liberté entre la frénésie de la consommation et l’aliénation de la tâche

a) La liberté de perdre son temps n’existe pas dans un système de production

Pour que le loisir soit réellement l’espace de la « détente » pour Baudrillard, on a vu qu’il ne devait plus être le lieu de la consommation, qui est une nouvelle forme d’aliénation. Le temps « libre », c’est donc moins celui des activités à tout prix, de la « dépense » d’énergie, que le temps où l’on « tue » le temps, où l’on s’arrête véritablement. On n’a pas le droit de perdre son temps, c’est ce que Baudrillard reproche à notre société de consommation. Il faut absolument que le temps soit optimisé, rempli, consommé, rentable, et il est interdit de le « dépenser en pure perte ». Donc « l’aliénation du loisir est plus profonde » : ce n’est pas seulement que nous sommes fatigués en rentrant du travail et sommes réduits à notre fonction animale, à satisfaire nos besoins primaires (cf Marx plus haut). Ce n’est pas non plus tellement que le temps de loisir soit dépendant du temps de travail (plus on travaille plus on achète notre temps libre). C’est surtout qu’il n’est plus possible de perdre son temps, voire plus autorisé (c’est mal vu socialement). Le loisir est donc faussement gratuit (au sens financier et au sens de libre), puisque toutes les contraintes liées au travail y sont reproduites : il faut dans tous les cas rester productif. Une journée, même de congé, doit rester toujours productive (faire le ménage, organiser sa semaine...). La dernière phrase du texte parle d’elle-même :

"Le loisir est contraint dans la mesure où derrière sa gratuité apparente il reproduit fidèlement toutes les contraintes mentales et pratiques qui sont celles du temps productif et de la quotidienneté asservie."


b) Nous nous perdons dans le loisir parce que nous fuyons notre condition mortelle : la peur du repos

D’où vient cette peur du repos ? de la pure perte de temps ? D’une crainte plus profonde et enracinée en nous : la peur de la mort. C’est ce que souligne Pascal, qui est un penseur de la finitude humaine (le fait que nous n’ayons ni un corps ni un esprit infini, que nous soyons voués à mourir). La thèse du divertissement pascalien est que nous nous perdons dans le divertissement (des jeux par exemple, dit Pascal), nous ne savons pas « demeurer en repos dans une chambre » parce que nous avons peur du repos mortifère (le repos ressemble à la mort). Cette agitation est pour Pascal la cause de tous nos malheurs, et elle a une cause profonde :

"Mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu en découvrir les raisons, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près."

Face à notre condition finie qui nous déprime, quoi de mieux que se détourner de ses tracas dans le divertissement ? Le « bruit et le remuement », l’agitation, sont donc des manières d’oublier notre condition de mortels, de nous détourner de ce problème existentiel. Pascal prend l’exemple du roi qu’on divertit sans cesse pour l’empêcher de penser à lui et à sa condition finie :

"Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi, et l'empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu'il est, s'il y pense. Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux."


c) Cet appel à l’oisiveté n’est toutefois pas à confondre avec la paresse

Dès lors, où réside le temps véritablement libre si on n’a même plus le droit de perdre son temps ? Reste-t-il encore un espace de liberté hors du travail ou même dans le travail ? Russel dans son Éloge de l’oisiveté propose une solution concrète et politique au problème du temps libre :

"Quand je suggère qu’il faudrait réduire à quatre le nombre d’heures de travail, je ne veux pas laisser entendre qu’il faille dissiper en pure frivolité tout le temps qui reste. Je veux dire qu’en travaillant quatre heures par jour, un homme devrait avoir droit aux choses qui sont essentielles pour vivre dans un minimum de confort, et qu’il devrait pouvoir disposer du reste de son temps comme bon lui semble. [...]"

Il propose donc de limiter la journée de travail à 4h par jour, non pas pour ne rien faire, mais pour laisser le temps aux travailleurs de développer leurs goûts pour autre chose que leur travail ou les vanités du loisir, du « passe-temps ». Marx avait déjà évoqué cette idée dans les Manuscrits lorsqu’il disait qu’il fallait laisser du temps libre à l’ouvrier pour « créer intellectuellement ». Est-ce que cela veut dire qu’il faut lire des encyclopédies pendant son temps libre ? N’est-ce pas une nouvelle manière de séparer des activités dites « nobles » et d’autres moins nobles ? Russel met toutefois en garde contre un élitisme ou une interprétation « intello » de ce temps libre (il emploie lui-même ce terme). L’important est de développer ses goûts personnels, quels qu’ils soient (il prend l’exemple des danses paysannes, mais c’est un peu dépassé...). Après nos longues journées de travail, il ne nous reste plus suffisamment de force physique et mentale pour des plaisirs « actifs ». Nous sommes essentiellement passifs, devant la télévision par exemple, et nous nous détendons plus que nous créons ou nous épanouissons :

"Les plaisirs des populations urbaines sont devenus essentiellement passifs : aller au cinéma, assister à des matchs de football, écouter la radio, etc. Cela tient au fait que leurs énergies actives sont complètement accaparées par le travail ; si ces populations avaient davantage de loisir, elles recommenceraient à goûter des plaisirs auxquels elles prenaient jadis une part active."

Russel n’appelle donc pas à un temps libre passif, à une paresse (=le temps que passe l’ouvrier de Marx à accomplir ses fonctions animales cf plus haut, car il n’a plus d’énergie pour quoi que ce soit), mais à un loisir actif, seul remède à toutes les formes d’aliénation. L’oisiveté n’est pas la paresse. C’est le plaisir de développer activement ses goûts dans des activités qui nous épanouissent, et qui ne sont pas qu’une simple « soupape de décompression » pour régénérer nos forces épuisées par le travail. Mais pour cela, il est impératif à un niveau politique de réduire le temps de travail pour casser cette dynamique d’épuisement et de récupération qui ne nous rend libre nulle part pas même dans le temps « libre ». Il s’agit donc de retrouver un véritable loisir qui ne soit ni un temps de pure consommation, ni un bref moment de récupération.



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